[Le cinéma] 1. De l’utilité artistique marginale du cinéma.

Je commence une série de billets pour une relecture critique de la place démesurée prise par ce medium.

L’objectif est de se livrer, avec force mauvais esprit, à une démonstration masturbatoire mais néanmoins définitive de l’absolue vacuité de ce support. L’exercice est bien entendu dépourvu de toute prétention scientifique – Sokal et Bricmont, FTW ! -, mais l’attention du lecteur (surtout s’il porte barbe et lunettes) est attirée sur l’étonnante connexité des approches marginalistes des  théorèmes du bien-être énoncées par Walras avec le sentiment vague, mêlant hébétude et désappointement, qui étreint le quidam à la vision du nom de Luc Besson. Et quand je dis “le quidam”, je veux bien entendu dire moi.

Fait n°1. L’utilité marginale artistique du cinéma est quasiment égale à zéro

L’utilité marginale, c’est quoi ? magritte-pomme

Admettons que vous aimiez les pommes (ça s’est vu dans les meilleurs milieux). Si je vous donne une pomme, je vous fais un peu plaisir. Les économistes disent que “j’augmente votre utilité”, que “j’accrois votre bien-être”, en un mot, vous êtes plus satisfaits, vous sentez s’apaiser en vous le besoin lorsque je vous donne une pomme. Si je vous donne une deuxième pomme, vous êtes encore un peu plus satisfaits, idem si je vous en donne 10, 20, etc. Vous serez certes un peu plus satisfaits à chaque nouvelle pomme reçue, parce que vous aimez ça ; mais les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures : la nouvelle pomme procure un peu moins de plaisir que celle d’avant (demandez à Solal des Solal, c’est l’histoire de sa vie). C’est que l’utilité procurée par une pomme supplémentaire est de moins en moins importante : “l’utilité marginale” de chaque pomme est décroissante. Un schéma cool (où TU: total utility, MU: marginal utility, U: units et Q: quantity) :

marginal-utility

En rouge, c’est quand je vous donne des pommes : la courbe “monte” avec votre satisfaction ; on remarque même qu’à un certain point, vous êtes indifférents à l’obtention d’un pomme supplémentaire (c’est le moment où la courbe s’infléchit), puis qu’au-delà de ce point, chaque pomme reçue comme sérieusement à vous gonfler. En bleu, c’est le “surplus de satisfaction” apporté par chaque pomme supplémentaire.


Et là vous me dites : “quel rapport avec le cinoche ?”

Parce que, précisément, l’utilité marginale du cinéma par rapport aux autres “arts” est quasi nulle. Oh je vous voir déjà venir : quelle définition pour l’ “art” ? Pourquoi l’art devrait-il être utile ? Je me dois de faire fi à ces critiques car mon propos n’est pas celui que vous croyez. Je ne souhaite pas démontrer par (a + b) que le cinéma n’est pas un “art” ; je laisse ce soin à François Ozon et ses comparses. Mon point de vue est plutôt le suivant : la place démesurée prise par ce medium dans nos quotidiens embourgeoisés ne se justifie à mes yeux que difficilement, si ce n’est parce qu’il s’inscrit dans une démarche plus globale de consumérisme crasseux. J’ai vachement l’air d’un vulgaire moralisateur post-alter-mondialiste en disant ça, mais ne vous y fiez pas trop.

Par “utilité artistique marginale”, on entendra donc ici les apports du cinéma à l’art de narrer, de conter.

cinema-gaumontTrivialement, le cinéma consiste à raconter une histoire avec des images animées, puis avec des images et du son, puis avec des images et du son et des femmes nues. Historiquement, le cinéma apparaît à la fin du XIXème siècle, i.e. bien après d’autres formes d’expression et de récit. Déroulons la frise : au commencement était le verbe, j’entends la transmission orale de contes et mythes, sans doute agrémentée de mimes et autres bruitages, où l’on invente le suspense et le twist ending ; leur formalisation ouvre la voie aux tragédies grecques, aux récits homériques. La sculpture représente également des situations, encore qu’elle ne Fabienne Égale pas sur ce point la peinture, qui, de subversions intellectuelles en révolutions techniques, pose les jalons du cadrage, de la perspective, des jeux de couleurs et de lumières. La musique elle aussi a toujours servi de support à des histoires, suggérées lorsqu’elles ne sont pas explicitement racontées par les Bertrand Cantatrices et Bertrand Cantateurs ; l’opéra fusionne ainsi beaucoup des procédés théâtraux avec les ressorts musicaux. Plus proche de nous, la photographie a introduit une nouvelle dimension, celle de la capture de l’immédiateté du sujet par la permanence du support.

Considérant chacune de ces sophistications dans l’ “art” des conteurs d’histoires, quels sont les éléments supplémentaires ou nouveaux concourant à l’accroissement de notre “utilité” de “contés” procurés par le cinéma ? Hormis les effets-spéciaux (encore qu’on puisse envisager certaines trouvailles du théâtre comme des effets spéciaux), éventuellement le montage, qui peuvent donner un sens particulier aux images, on – enfin, je – peut considérer que cet apport tend vers zéro. Au registre des apports, on ne recensera donc  que le montage et les effets spéciaux; le mouvement étant inhérent à la dramaturgie. Ces deux points feront l’objet du second billet ; on y étudiera leurs ressorts pour montrer qu’ils contribuent à une mutilation de l’imagination (sans parti pris bien sûr).

walrassCertes, Deleuze pourra toujours me raconter que le cinéma a ses “mouvements”, qui ne sont pas sans rappeler les mouvements picturaux (j’ai l’air cultivé comme ça, mais je viens de le lire sur wikipedia). Il n’en reste pas moins que la “valeur ajoutée” du cinéma est d’une faiblesse confondante par rapport à tout ce que ce procédé détruit de la narration : seule la mimesis (oui parce qu’il faut citer Aristote, c’est un blog culturel) s’y sublime parfois (rarement ; ah ! Charlie Sheen dans Platoon, qu’il a le sourcil bien froncé !). Si l’intrigue, le suspense, la poésie (que j’ai oubliée dans mon énumération précédente, insensible malfrat que je suis), y subsiste, et si elles n’y sont pas toujours torturées (ah ! la petite culotte de Kirsten Dunst dans Eternal Sunshine…, qu’elle a le sourcil bien froncé !), elle ne trouvent dans le cinéma qu’un support supplémentaire ; ce n’est pas le cinéma qui introduit un procédé narratif, ce qui, lorsqu’on fait nos comptes d’apothicaires ébroïcien (car Walras était d’Évreux, vous ne le saviez pas moi non plus ; et que le gentilé d’Évreux c’est “ébroïcienne, ébroïcien”, vous ne le saviez pas moi non plus ; et que “gentilé” c’est le mot pour dire “les habitants de …” avec l’air intelligent, vous ne le saviez pas mais moi si) nous donne une utilité marginale asymptotiquement proche de zéro.

Par ailleurs, bien qu’il ne s’agisse pas d’une référence absolue, on sourira de la justification fournie par la page wikipedia consacrée au cinéma quant à la reconnaissance de ce dernier comme un art à part entière : il s’agit d’un document .pdf d’une page (une page ! tenez-vous bien, tenez-vous mieux, oui, moi aussi j’ai lu Desproges), présentant un interview d’une metteur en scène manifestement très connue. Allez-y, c’est la note de bas de page n°63.

Pour continuer dans la métaphore économique Lauren Bancale, suggérons également, en guise de conclusion, que  la profusion d’offre place par ailleurs les “consommateurs” de cinéma dans une situation qui se rapproche du monopsone (l’inverse du monopole, i.e. lorsque les acheteurs sont peu nombreux face à un grand nombre de vendeurs) : quel statut pour un “art” prostitué sur l’autel de la rentabilité et du nombre d’entrées en salles (ouais j’en fais des tonnes) ?

Je me rends bien compte de la semi-absurdité de ces lignes qui confondent allègrement toutes les strates du cinéma, de son versant industriel hollywoodien à celui, beaucoup plus valorisé socialement, d’ “auteur”. Avant de vous laisser me pourrir complètement, je finirai par la vraie raison qui m’a poussé à cette parodie : le cinéma m’ennuie, grand ou petit, intello ou marchand ; il m’agace de formalisme et d’étroitesse. À part quelques rares moments (souvent chez Kubrick, parfois chez Von Trier), j’ai du mal à être totalement absorbé par le film, préoccupé que je suis à en décortiquer les absurdités, les facilités. Mais je réserve ce développement à plus tard ; ce sera l’objet du troisième et dernier volet.

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8 Responses to [Le cinéma] 1. De l’utilité artistique marginale du cinéma.

  1. Jeanfou says:

    Boudiou, je ne sais par où commencer. Je vais le faire en Bullet point style:

    – Appliquer le concept d’utilité à l’art est débile et tu le sais. L’art partage avec la philosophie de pouvoir être une fin en soi.

    – Tu me diras, ou pas, “oui mais on utilise bien l’utilité en analyse économique du droit”. Certes. Admettons. Le cinéma devient dès lors extrêmement utile par sa capacité à créer des conventions : bien plus que ne le sont les autres arts. Disney est une machine implacable à faire rentrer des normes dans les têtes blondes.

    – “Pourquoi faut il nécessairement penser en termes de progrès?”

    • M.S. says:

      – C’est justement le parti pris débile : utiliser le concept d’utilité pour quelque chose qui ne tombe normalement pas dans son champ.

      – Genre le “cinéma crée” des conventions. Je crie halte au holisme. Le cinéma provoque éventuellement par agrégation des conventions ; je ne doute par ailleurs pas de son “utilité”, justement, pour étudier la dimension sociale du message.

      – C’est tricky d’utiliser l’argument téléologique pour justifier de l’absence d’utilité consubstantielle à l’art ; puisque la “création” repose elle-même sur une “téléologie” de réalisation de soi par le medium ou quelque chose d’approchant. Par extension, toute création a une fin ; on peut critiquer le sens pris par cette fin (le progrès, en l’occurrence) mais pas l’existence de la fin elle-même. J’ai pas l’impression que la recherche esthétique qui accompagne le cinéma (qu’elle aille dans le sens de l’esbrouffe visuelle, du minimalisme, ou du choc d’images crues) soit dissociable d’une telle fin.

      – J’attendais un petit “medium is the message” !

      • Jeanfou says:

        – Cinéma créateur de norme ou fruit des normes. Ca dépend. Dans le cas de Disney par exemple j’ai lu que le moustachu avait complètement conscience du pouvoir de propagande qu’avaient ces films. A contrario, je ne suis pas persuadé que tous les blockbusters dégueulant de bons sentiments aient été réalisé dans le but de créer des conventions qui permettront de mieux vivre ensemble ou afin de permettre à un pays d’asseoir son impérialisme culturel.

        – Je suis pas sûr d’être d’accord avec ta définition de la création…Mais il faudrait sans doute distinguer “création artistique idéale” de “raisons pour lesquels les gens font effectivement de l’art”

        – J’ai jamais réussi à lire McLuhan il est chiant à lire.

      • M.S. says:

        – Créateur ou fruit. D’autant que les budgets engagés le placent de facto dans une logique de rentabilité difficilement compatible avec la “gratuité de l’art pour l’art”. En l’occurrence, je pense que les “blockbusters” sont intrinsèquement réalisés non pas dans le but de, mais sur la base de conventions prétendument favorables au vivrensemble, parce que l’allocation des fonds pour les réaliser tient compte du calcul de retour sur investissement,et que celui-ci est réputé plus important si la morale portée par le film fitte la présomption de la morale de l’américain médian. Y aurait une chouette étude à faire là-dessus en mobilisant la sociologie économique type Granovetter.

        – La distinction paraît pertinente, comme ça. En fait le biais – volontaire – de ma réflexion et que sont confondus logique pure d’entertainment et logique pure de création artistique.

      • Jeanfou says:

        – Créateur ou fruit. Le génie de la norme et de la culture au sens plus large c’est qu’on peut la générer consciemment (propagande, marketing, relation publique et consorts) mais qu’une fois intériorisée elle s’auto-reproduit.
        (Cf les films sur les méchants russes: il y a certes eu des films de propagande américaine mais je ne suis pas sur que James Bond ou Rocky IV aient été financés par la CIA…Pour autant leur message était emprunt du même message pour les raisons de fitte que tu donnes ci dessus).
        Je crois.

      • M.S. says:

        Tu kifferais grave les élucubrations épistémologiques de la théorie des conventions dont Defalvard donne ici un super aperçu, sur le mode : “L’action collective fait émerger la convention qui s’impose alors à l’action collective parce que celle-ci trouve dans la spécularité mimétique un lubrifiant parfait”.

        Là, par exemple.

  2. Jeanfou says:

    J’ai oublié la signature :
    “Un barbu à lunette”.

  3. Pauline says:

    J’interviendrai juste sur un minuscule point: sur la capacité qu’à le cinéma à créer des “normes”. Mais ça a tellement été mieux dit que je vous réfère directement au livre de Sébastien Roffat sur l’Animation et la Propagande (L’Harmattan) qui était très intéressant.

    Sinon j’ai appris un nouveau mot aujourd’hui: gentilé 🙂 Merci!

    PS: Grosses mâchoires

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