De la “popularité” des séquestrations de patrons : l’impossible entrée en négociation

Quelques remarques à propos d’un article de S. Zappi sur lemonde.fr d’aujourd’hui, à propos de la “popularité” des séquestrations patronales ; ça touche aux relations professionnelles, alors j’aime ; et puis ça titille mes convictions, alors ça me pousse à me poser quelques questions.

La négociation sociale, ça fait maintenant quelque temps qu’on se tourne autour elle et moi. À force de la décortiquer, de sa praxéologie (ouais t’as vu) à son articulation juridique, j’ai fini par intégrer quelques idées. Sans entrer dans le détail (parce que l’analyse de la négociation, c’est un des sujets les plus passionnants que je connaisse), suggérons que les salariés qui ont récemment remis au goût du jour la séquestration de patrons et des cadres se lancent dans une action désespérée.

Mais pas “désespérée” au sens de sursaut d’orgueil mâtiné d’une vague gloire héraldique, comme le laisse entendre  Isabelle Sommier, dans ce même article :

Ces salariés veulent exprimer une colère, une indignation, d’autant plus grande qu’ils ont l’impression d’être dans une situation économique qui dure et des négociations bloquées. Retenir son patron apparaît alors comme un sursaut de dignité pour attirer l’attention sur leur sort injuste.

Non : “désespérée” parce qu’une telle “négociation” ne peut, pour des raisons techniques, avoir lieu.

Ces quelques lignes résument assez fidèlement, à mon sens, la situation perçue par les salariés et l’ “opinion publique” (regardez les chiffres du sondage IFOP). Or, elles permettent aussi de mettre en exergue deux points essentiels qui rendent toute négociation impossible sur cette base :

  1. ” (…) leur sort injuste” : bien sûr que la perte d’emploi est vécue comme “injuste”. Pour autant, entamer une négociation pour réclamer justice nécessite soit de recourir à un tiers (c’est le mécanisme d’adjudication), soit d’accepter de négocier sur la notion même de ce qui est juste ou non. En d’autres termes, ce sentiment d’injustice n’est pas soulagé par la loi (qui joue ici le rôle de tiers et dont l’arbitrage est manifestement insuffisant aux yeux des salariés) ; mais dans le même temps, il ne s’agit à aucun moment de négocier un quelconque principe de justice. Le seul objectif, c’est la réintégration dans l’emploi ; rien n’est à négocier, c’est un simple jeu de type “à prendre ou à laisser”. Sauf qu’à la place de l’entreprise qui, précisément, vient de licencier parce qu’elle n’avait rien à perdre, l’argument est faible.
  2. L’entrée dans le processus de négociation est dans tous les cas très difficile pour une autre raison, relative à la situation de départ des protagonistes : d’un côté, une entreprise qui a déjà choisi entre le maintien et la délocalisation (ou plus simplement, le licenciement) et n’a donc “plus rien à perdre”, si ce n’est un peu de temps comme on vient de le voir ; de l’autre, des salariés qui, en plus d’avoir un faible pouvoir de négociation (il faudrait pour cela pouvoir être rémunéré à égalité avec la “concurrence mondiale”), ne souhaitent pas s’engager dans une négociation “gagnant-gagnant” (ou distributive ; i.e. négocier le “principe de justice”) et, cherry on the cake, commencent leur tour de jeu par la séquestration d’un patron : comment, dès lors, “monter en régime” dans la négociation ?

Sans pouvoir, avec un objectif inatteignable et une stratégie extrémiste, la négociation ne peut avoir lieu, sur aucun point. Admettons que l’entreprise cède et décide de réintégrer, mettons, tout à fait au hasard, 25 personnes. Mais cette réintégration laisse à l’écart Paulo, 23 ans de maison : “Il faut réintégrer Paulo, sus au capitalisme !” D’accord, mais cette fois, pour attirer l’attention, il se passe quoi ? Le patron, on l’égorge ? Quel moyen de pression supplémentaire existe-t-il lorsque le point de départ relève déjà d’une tension insoutenable ?

Trêve de questions rhétoriques. Ce qui se joue ici, ce n’est ni plus ni moins que la redite d’une crise qui laisse sur le carreau les populations les plus faibles ; et c’est surtout la démonstration de la limite indépassable du dialogue social : la loi du marché, à laquelle on n’est pas prêt de tordre le coup.

Je m’étonne d’ailleurs de voir la remarque si courte de G. Groux (pourtant fin analyste des relations professionnelles, auteur de recherches tout à fait stimulantes sur la question) ; je soupçonne la journaliste d’avoir coupé dans le gras de remarques que je devine bien plus efficaces que mes propres suggestions.

Je conclus brièvement ; je ne voudrais pas passer pour le sans-cœur que je ne suis pas. Je suis très sensible au sort de ces salariés, d’autant qu’ils font partie intégrante de mon quotidien. Je crains malheureusement que la “popularité” de ces violences ne soit que la manifestation d’un dégoût définitif pour l’entreprise et l’énième preuve des difficultés de la représentation de salariés. Les experts en négociation sociale, réclamés depuis longtemps pour soutenir cette action, suffira-t-elle à retisser le lien ? J’ai bien peur qu’ils soient insuffisamment armés pour lutter contre de tels enjeux.

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